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Patrick Mouratoglou : « Entraîner, c’est une enquête de police permanente »

Patrick Mouratoglou : « Entraîner, c’est une enquête de police permanente »

Alors, on n'attend pas Patrick
Patrick Mouratoglou, l’entraîneur de Serena Williams.

Patrick Mouratoglou a entraîné Marcos Baghdatis, Anastasia Pavlyuchenkova, Grigor Dimitrov ou encore Jérémy Chardy et il s’occupe depuis 2012 de la légende Serena Williams. Fondateur de la Mouratoglou Tennis Academy en 1996, consultant pour Eurosport, le Français est un coach médiatique et respecté sur le circuit. Tennis Legend a eu l’opportunité de l’interviewer pendant Roland-Garros 2016. Un entretien intéressant sur le métier d’entraîneur au plus haut niveau.

“Il y a énormément de travail avec Serena Williams”

“Quel est le plus dur dans le métier d’entraîneur ?

– Le plus dur, c’est d’être patient car, quand on débute avec les joueurs, on a très peu d’éléments. Le seul élément qu’on a, c’est ce qu’on voit sur le court mais on ne les connaît pas, on ne sait pas comment communiquer avec eux, on ne connaît pas leurs réels besoins. On voit ce qu’on pourrait améliorer mais ce n’est pas suffisant du tout et il faut accepter de prendre le temps d’aller à la découverte de l’autre pour pouvoir commencer à agir. Ensuite, même en connaissant bien le joueur, tout prend du temps. C’est une leçon de patience ce métier. En fonction du caractère de chacun, du talent aussi, et en fonction du niveau du joueur, cela prend plus ou moins de temps mais il ne faut pas être impatient.

Quand on entraîne une légende du tennis comme Serena Williams qui arrive en fin de carrière, que travaille-t-on encore ?

– Beaucoup de choses. Il y a énormément de travail avec Serena comme avec tous les joueurs. D’abord, il y a beaucoup de choses qui se dérèglent avec la compétition et c’est beaucoup de travail. Ensuite, il faut qu’elle soit prête sur le plan physique et cela se travaille sur le terrain aussi. Et le dernier aspect qui est aussi important, voire plus, c’est que Serena, comme les autres, peuvent progresser et, quand on est statique au tennis, on se fait rattraper ou doubler. Le tennis est en évolution constante. Le tennis que l’on joue aujourd’hui, ce n’est pas le tennis que l’on jouait il y a dix ans et ce n’est pas le tennis que l’on jouera dans dix ans et quand on veut continuer à régner et à gagner, on se doit de continuer  à progresser donc il y a beaucoup de choses à travailler.

On dit souvent que la technique est figée à partir d’un certain âge mais est-il possible de progresser encore techniquement en fin de carrière ?

– Oui. Les grands axes sont construits. On ne va pas changer une prise, on ne va pas changer une préparation mais on peut changer, par exemple, le moment pour commencer la préparation. Il y a plein de choses que l’on peut faire évoluer. Il n’y rien qui est statique. Rien. Et les gens qui pensent le contraire font une erreur.

“Les hommes ont autant d’émotions que les femmes mais les femmes le montrent plus.”

Quelles sont les principales différences entre entraîner une femme et un homme ?

– Il y a deux choses différentes. Un, les femmes ne jouent pas le même tennis que les hommes. Il est différent et je n’aime pas les comparer. Je pense que les gens qui les comparent n’ont qu’un seul but : dévaloriser le tennis féminin. Les deux sports sont différents car les caractéristiques des hommes et des femmes sont différentes donc ils ne jouent pas au tennis de la même manière. Pour pouvoir travailler avec les femmes, il faut bien comprendre le tennis féminin, comprendre les différences et savoir comment être efficace dans ce tennis féminin.

Deuxième chose, on communique complètement différemment avec une femme qu’avec un homme. C’est un peu cliché de dire ça car, finalement, on communique différemment avec chacun. Il n’y a pas deux hommes et deux femmes pareils. Notre métier est de nous adapter à notre public qui est à chaque fois différent et on doit aller à la découverte de l’autre pour communiquer de la bonne manière. Il y a beaucoup de clichés sur les femmes. Un des clichés est de dire qu’elles sont dix fois plus dans l’émotion mais ce n’est pas vrai. Les hommes ont autant d’émotions que les femmes mais les femmes le montrent plus et c’est une des grandes différences. Elles sont beaucoup plus démonstratives et elles réagissent différemment quand elles sont prises par l’émotion. Si on regarde attentivement les matches d’hommes, il y a énormément de hauts et de bas qui sont liés aux émotions qui les traversent.

Petite pause vidéo avec un extrait de “C à vous” avec Patrick Mouratoglou et Serena Williams.

“Certains joueurs expriment beaucoup leur frustration car cela les rend compétitif”

Par conséquent, la gestion des émotions est-elle un axe de travail important avec une femme ?

– La gestion, oui, mais il faut comprendre ce que veut dire gérer les émotions. Pour moi, le comportement n’est pas important. La question est : est-ce que le comportement est aidant ou pas ? J’ai vu beaucoup de coachs essayer de modifier les comportements en match de certains joueurs car ça leur déplaît. Moi, ça ne me déplaît pas si ça gagne et si c’est efficace. La question est : est-ce que l’émotion qui me prend me fait mieux jouer ou moins bien jouer ? Est-ce qu’elle me crispe ? Est-ce qu’elle me libère ? Il faut apprendre à identifier les émotions et voir les effets qu’elles ont sur les joueurs. Quand elles ont un effet positif sur le jeu, il ne faut pas les changer.

S’énerver n’est donc pas un problème si c’est bénéfique pour le jeu du joueur.

– Si McEnroe avait eu un entraîneur qui l’avait empêché de s’énerver, je ne suis pas sûr qu’il ait fait la même carrière. Or, il y en a beaucoup qui l’auraient fait. Je prends l’exemple de McEnroe car tout le monde le connaît. Je connais d’autres joueurs dans le Top 100 ou Top 50, voire mieux même, qui ont tendance à exprimer beaucoup leur frustration en match mais qui en ont besoin car cela les rend compétitif. Pour certains, on a essayé de les empêcher d’exprimer leur énervement en match et ça les a tétanisé.

Qu’est-ce qui te plaît le plus dans le métier d’entraîneur ?

– C’est le changement permanent. Rien n’est jamais acquis. C’est un combat perpétuel. C’est l’incertitude, c’est l’éternel recommencement, c’est le fait que ce n’est jamais répétitif. Chaque joueur est une feuille blanche. On démarre à zéro. On recommence tout. On va à la découverte de l’autre et on essaye de comprendre les problématiques. C’est une enquête de police permanente. Tout change toutes les semaines. Au-delà de mon joueur qui change toutes les semaines, les adversaires évoluent toutes les semaines, leur jeu évolue. Chaque semaine, on a des balles différentes, des terrains différents, mille paramètres à gérer, et c’est notre rôle d’arriver à gérer tous ses paramètres donc c’est passionnant.

“Je fais mon brief 30 minutes avant le début du match.”

Quel est ton processus pour préparer un match ?

– Tout d’abord, j’observe beaucoup l’adversaire et, ensuite, je fais depuis toujours un brief d’avant-match dans lequel il y a trois étapes. La première est de décrire le plus précisément possible l’adversaire. Avant un match, on ne sait jamais comment cela va se passer. Il y a toujours des angoisses mais, plus on a de points de repères, moins on est angoissé, donc je fais en sorte que mon joueur ait l’impression d’être en terrain connu à chaque fois qu’il rentre sur un court contre un adversaire.

(Ndlr : Patrick Mouratoglou parle des joueurs qu’il entraîne en général. En l’occurrence, depuis 2012, il s’agit de Serena Williams)

Donc je décris le joueur, je décris son jeu, son système de jeu, ses points forts et ses points faibles évidemment. Ce n’est pas juste coup droit ou revers, c’est beaucoup plus précis. Ensuite, je lui propose une stratégie par rapport à ses qualités à lui et aux points faibles de ses adversaires, et à ses schémas de jeu. Pour finir, mon objectif est d’influer sur l’état mental de mon joueur pour qu’il soit le plus près possible de son état d’excellence, sachant qu’il ne se lève pas du tout de la même manière chaque jour donc je dois vraiment m’adapter à l’état dans lequel il est pour l’approcher le plus possible de son état d’excellence.

Ce brief, quand a-t-il lieu ?

– Je le fais exactement 30 minutes avant le début du match. Pourquoi ? Si je le fais trop tôt, le joueur va beaucoup trop réfléchir et gamberger et je veux qu’il soit calme, tranquille, et surtout qu’il dorme bien la veille du match. Donc je le fais 30 avant le match car je veux que cela soit le plus frais possible dans leur esprit donc ça me paraît idéal. Je fais le plus proche possible du match avant l’échauffement physique.

Donc si Serena Williams ne connaît pas son adversaire, elle va découvrir la stratégie 30 minutes avant.

– Exactement.

“Je veux être sûr que je ne me trompe pas donc j’ai toujours fait des stats sur les joueurs.”

Tiens-tu des statistiques, des fiches sur les joueurs ou joueuses ?

– Oui, depuis 15 ans. Je fais des stats sur chaque joueur. Je fais mes propres stats car il n’y avait pas du tout d’outils technologiques il y a 15 ans. Aujourd’hui, il y en a mais les choses que j’ai envie de regarder ne sont pas forcément des choses très générales. Elles sont plus précises. J’aime faire des stats sur les adversaires et aussi sur ma joueuse car j’aime bien savoir comment son jeu évolue. Il y a ce que je vois mais j’ai toujours estimé que l’on a une vraie responsabilité dans les choix qu’on fait. Or, on a de l’émotion car on est impliqué dans notre travail et j’ai envie que cette émotion ne travestisse pas la réalité. Je pense avoir raison, je pense que je vois bien, mais je veux être sûr que je ne me trompe pas donc j’ai toujours fait des stats et j’aime bien savoir si le travail que l’on fait est efficace. Par exemple, si je travaille le pourcentage de premiers services aux égalités en slice, j’aime bien faire des stats pour savoir si, au fur et à mesure du temps, la courbe est ascendante.

Quelle est la joueuse la plus dangereuse pour Serena Williams ?

– Tu la connais très bien, elle s’appelle Serena Williams.

Si elle est dans un bon jour, personne ne peut la battre ?

– Personne. Et la seule qui peut perdre le tournoi, c’est elle.

Quelle joueuse vois-tu succéder à Serena Williams à la place de n°1 mondiale ?

– Si je me fie à aujourd’hui, j’ai envie de dire que Victoria Azarenka est la meilleure des dauphines, sachant qu’il y a toujours de l’incertitude avec elle. Sa grosse qualité est son envie mais on a vu ses dernières années que son envie était fluctuante car elle a eu deux années de vrai trou. Je ne sais pas si elle capable de maintenir cette envie dans la durée. Si elle l’est, je pense que c’est la meilleure dauphine.

Serena Williams est-elle la meilleure joueuse de tous les temps ?

– Pour moi, oui, mais je ne pense pas être objectif. Je vais répondre à cette question en disant que la meilleure manière de faire en sorte que personne n’en doute, c’est de battre les records qu’il reste.

Vous êtes-vous fixés un objectif ? Les 24 titres du Grand Chelem de Margaret Smith-Court par exemple ?

– J’aime bien aller par étape et ne pas regarder trop loin. On a voulu battre Evert et Navratilova, on l’a fait. L’objectif prochain, c’est Graf. Ensuite, on verra.”

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